La chair

À Montmartre, déjà à l’époque, les intellectuels se réunissaient à L’ivresse, un bar mondain dont la frénésie du nom ne résonne que mieux lorsque l’on est alcoolisé. On ne pouvait quitter ce lieu sans les yeux qui piquent, l’odeur de tabac froid dans les cheveux et une éjaculation faciale -avec une telle dose de masturbation intellectuelle, personne ne sort indemne. On y discutait littérature, théâtre et cinéma autour d’un ver de vin ou d’une vodka martini pour les plus audacieux. De nos jours, c’est sensiblement pareil. Enfin, à la différence près qu’au XXIè siècle on ne fume plus, on vapote. Restrictions budgétaires obligent, on n’a plus vraiment les moyens de lâcher dix euros journaliers dans des sèches qu’on grille entre deux rails de coke. Que voulez-vous, c’est la crise.

C’était un lundi soir, j’avais passé la journée à vagabonder dans les ruelles cyniques de la capitale. Il était 20h, je n’avais plus de batterie, j’étais perdu. Foutue génération dépendante de la technologie. Je me suis alors assis au pied d’un lampadaire, tel un Newton des temps modernes, et j’ai ouvert le recueil de poèmes d’Oil Gima intitulé Psychologies d’une jeunesse névrosée. Page 43, (D)ébauche contre l’abstinence :

Avoir soif en pleine nuit, faire la tournée des bars,

Marcher dans les rues de Paris éclairées

Par la douce lumière artificielle des fanaux de la Rue de l’Art

Et voir les pavés de Montmartre se soulever

Il y a un démon dans mon cœur

Mais je l’arrose de whisky et de fleurs

Je lui dis de ne pas chercher à foutre le bordel en moi,

Que quoiqu’il arrive ça se finirait entre lui et moi

Je me dirigeai vers L’ivresse

Pour y retrouver ma maîtresse

Mais je la vis avec un autre, c’était une courtisane

Et tout ça pour un barman

Alors, je suis parti à la recherche de L’ivresse. Après tout, un peu d’alcool me permettrait sans doute de me réchauffer. Soudain, tandis que je peinais à trouver mon chemin, je vis une femme marcher devant moi. Son pas était décidé, presque autoritaire. Elle avait des cheveux d’ébène et semblait avoir l’insouciance d’une enfant tout en possédant une folle et impatiente envie de s’affranchir. Alors je l’ai suivie. Pour le simple plaisir d’admirer sa silhouette éphémère, qui, à la lueur des lampadaires, se reflétait dans les flaques d’eau. C’était le temps d’agir sans réfléchir. Le temps de suivre son instinct. Bordel, que c’est bon de pouvoir enfin improviser, de s’éloigner de cette vie. Après une dizaine de minutes de marche, la mystérieuse femme s’est retournée -la discrétion n’a jamais été une grande qualité chez moi. Je la voyais déjà m’accueillir à coups de bombe lacrymogène dans la gueule, avoir les yeux couleur sang, me faire embarquer par la police et finir ma nuit en garde à vue où je servirais de jouet sexuel à un travesti brésilien. Mais rien de tout ça. Étonnement, elle m’a souri. J’aurais été stupide de ne pas en profiter. Je lui ai proposé :

« Je peux vous offrir un verre, mademoiselle ?

– À quoi bon ? Si tu veux faire l’amour avec moi, tu n’as pas besoin de te ruiner en me payant des verres d’alcool.

– Et moi qui croyais devoir te faire beaucoup boire avant de te sauter dessus. Je suis presque déçu, il y avait un côté satisfaisant à faire tant d’efforts pour séduire une fem… »

Je n’avais pas eu le temps de finir ma phrase, elle m’embrassait langoureusement tout en glissant avec délicatesse sa main dans ma chemise pour toucher mon torse -comme quoi, mon abonnement à la salle de sport est plutôt rentabilisé. Tandis que les minutes passaient, nous décidions de pousser la porte d’un bar « génial », selon elle. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai vu le nom de L’ivresse figurer sur la devanture. Quelle soirée !

Nous étions assis à la table six, je l’ai vue remonter sa jupe, là devant mes yeux. Et moi qui croyais naïvement qu’il fallait mourir pour accéder au paradis. Plus je l’observais, plus je me rendais compte qu’elle me plaisait. Sa coupe au carré, sa manière de tenir son verre, ou encore sa façon de se mordiller lèvres lorsque nos regards se croisaient. C’est ça le problème avec les filles, dès qu’elles font quelque chose de mignon on tombe amoureux d’elles. Et à la minute d’après, on est foutrement perdu. Les heures passaient et les baisers n’étaient plus suffisants. Il fallait trouver une chambre, vite. Nous sommes sortis du bar, il pleuvait toujours. Nous ne pouvions plus attendre. Alors, nous avons rejoins le premier hôtel venu. Nous pénétrions le couloir terni menant au hall. Le concierge dormait, j’ai appuyé sur la sonnette et le môme bondi de son siège.

« Vous désirez ?

– Une chambre, s’il vous plaît. »

Nous sommes arrivés devant la chambre, je l’ai plaquée contre le mur et commencé à l’embrasser tout en caressant son entrejambe. Elle ne portait pas de culotte, c’était confortable. Elle enleva son haut et se laissa entraîner à l’intérieur de la chambre. Nous avons fait l’amour jusqu’à ce que la fatigue l’emporte sur le désir. À l’aube, les oiseaux chantaient mais le soleil, timide, ne daignait se montrer. Je la réveille, l’enjambe et me perd dans mes va-et-vient. Tandis que la jeune femme, épuisée, se rendort, je décide de prendre une douche. En traversant la chambre, je trébuche sur son foutu sac. Je ramasse ses affaires et aperçois un carnet vert sur lequel est inscrit « Lycée Rodin, classe de Seconde ». Merde, je viens de coucher avec une mineure.

10 Replies to “La chair”

  1. G E N I A L !

  2. Toujours une superbe plume, tu brises les codes, c’est un plaisir de te lire. Petit bémol : tu ne publies pas assez souvent.

  3. Excellent! La fin m’a fait éclater de rire 🙂

  4. Je suis hyper fan continue comme ça

  5. Sans aucun doute la meilleure nouvelle que tu as signée jusqu’à présent, félicitations l’ami !
    Au fait, j’ai entendu dire que tu allais publier un recueil, c’est vrai ?

    1. No way, il va sortir un livre ? Depuis le temps qu’on en parle ^^

  6. Superbe, court mais intense, je ferai pas de comparaison.

  7. Jolie nouvelle. Le poème est de toi ? Je n’ai pas trouvé d’auteur qui s’appelle « Oil Gima ». Bravo pour ce petit récit sinon.

  8. Très agréable à lire comme nouvelle.

  9. Un ami l’ a posté sur fb, j’ ai entrepris la lecture des premieres lignes puis parcouru le texte avec curiosité et plaisir… une envie d’ encore!

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