Les vitamines du cœur

Minuit quarante-cinq. Je n’ai pas écrit une seule ligne. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, j’ai passé la journée le cul sur une chaise. Paniqué, j’appelle mon éditrice. Après avoir compris que mon syndrome de la page blanche ne l’intéressait pas, elle s’est contentée d’un simple « Ce n’est pas nouveau, ça fait cinq ans qu’on attend ton manuscrit. Ne me rappelle pas, sauf si tu as quelque chose à me présenter ». Les jours passaient mais cet écran blanc, lui, ne disparaissait pas. Un jour, deux jours, trois semaines, quatre mois. Le temps s’écoulait aussi rapidement que mon compte en banque. À ce rythme, j’allais bientôt me retrouver à la rue. Déjà que je venais de me faire radier du RSA, il fallait que j’écrive. Soudain, je me souviens d’une phrase qu’avait prononcée un ami poète, rencontré dans un bar de Montmartre : « Si un jour ta page devient blanche, la poudre parsemée d’étoiles t’aidera à prendre ta revanche ». Je m’empare de mon iPhone et m’empresse d’appeler Simon. Une sonnerie retentit puis Anne, sa femme, la gorge serrée, esquissa un « Allô ? » larmoyant. Simon venait de mourir. Ça avait été fatal. Le pauvre poète avait été foudroyé par une crise cardiaque. Aussitôt, je sentais des larmes couler le long de mon visage dépité. Ces larmes étaient purement égoïstes. Je venais de perdre la seule personne pouvant me donner accès à ma dose de créativité.

La créativité, s’il ne me manquait que ça. À trente ans je n’avais ni travail, ni copine, ni amis. J’étais trop instable pour m’engager dans une quelconque relation : pas assez compétitif pour conserver un emploi, trop blasé pour tomber amoureux mais trop émotif pour rester indifférent face à une plastique féminine. « Un futur champion», c’est ce que me répétait mon père constamment lorsque j’étais enfant. Pour la première fois de sa vie, il s’était trompé. Lui, le grand écrivain à la carrière parfaite, à la vie parfaite, au look parfait, aux cheveux parfaits, aux mœurs parfaites, avait fait une erreur au cours de sa vie. Il avait fait un gosse. Un gosse qui, a contrario, était rempli d’imperfections. Meetic aura beau vous dire que les gens aiment vos imperfections, la société, elle, en a décidé autrement.

Comme tout adolescent névrosé, j’avais lu Kerouac et Salinger, je passais mes nuits à me branler en pensant à la Première soirée de Rimbaud et à me droguer aux recueils de Bukowski. Bien évidemment, j’avais fait une Fac de Lettres. Utilité ? Aucune. Aujourd’hui, je n’ai ni diplôme salutaire, ni emploi et je suis à deux doigts de me tirer une balle et de mourir dans l’anonymat le plus total. Pourtant tout se passait bien, enfin, jusqu’à ce que j’utilise la totalité de l’héritage de mon père pour fonder ma propre maison d’édition. J’avais entamé ce projet plein d’espoir et l’avais prématurément achevé plein de dettes. Vendre les meubles n’était pas suffisant. J’ai dû vendre mon appartement du seizième arrondissement, mettre un terme à ma carrière de chroniqueur nocturne -le seul métier dans lequel j’excellais- pour finalement m’installer dans le dix-neuvième. Mes amis ont arrêté de me côtoyer, ma copine m’a largué pour un petit connard des Cours Florent et ma famille, enragée d’apprendre que l’héritage familial venait de s’envoler, m’a renié.

Me voilà, un lundi soir, le cul posé sur une chaise, le moral en berne, à regarder le clavier de mon ordinateur. Ça ne pouvait plus durer. Il était temps de ne plus subir mon destin. Je m’empresse de me doucher, de m’habiller et, tel Salinger sur la route du Storke, je pousse la porte de mon appartement. Dehors, il faisait nuit. L’hiver était rugueux et la vodka ne parvenait pas à me réchauffer. J’apercevais certaines fenêtres encore éclairées en regardant l’immeuble d’en face. En arpentant les ruelles sombres de la capitale, une silhouette évanouie sur le trottoir m’interpelle.

« Erreur de débutant, lui soufflai-je.

– Pardon ? Me répondit elle.

– Le mélange vodka-bière-vin est toujours à proscrire, il se marie mal avec le jeûne.

– Semble-t-il.

– David, enchanté

– Zelda.

– Comme la femme de Fitzgerald ?

– Ou comme la princesse Nintendo, ça dépend de l’interlocuteur. »

S’il fallait être honnête, je vous dirais que cette femme m’intéressait uniquement par son attitude étrangement énergique. Elle aussi, elle l’avait, mon remède. Après quelques verres dans un bar gay du Marrais, nous nous sommes embrassés. L’alcool nous permettait de fluidifier nos gestes et, durant ces interminables échanges langoureux, mes mains se baladèrent sous son pull puis sous son soutien gorge. Mais, toujours lucide, je n’ai pas oublié ma mission. Tandis que ma main droite caressait sa poitrine rebondie, la gauche se dirigeait vers la poche de son Trench Coat. Got it. Je venais de tomber sur un sachet transparent. Je le glissais minutieusement dans mon jean et mis un terme à notre échange buccal. Impatient, je cours jusqu’à mon appartement. Je gravis les marches deux à deux, et, une fois la porte fermée, m’empresse de sortir la poudre de son sachet avant de me placer derrière ma machine à écrire. Le trip était intense, même agréable. Malheureusement, rien de concluant n’en sorti. Il fallait se rendre à l’évidence : j’avais voué ma vie à un rêve inatteignable. L’écriture serait finalement mon œuvre inachevée. Après de longues heures de réflexion, j’ai pris une décision radicale, il était temps de partir.

Lorsque j’étais prêt à m’en aller, je me suis arrêté un moment près de mon bureau puis j’ai jeté un dernier regard au vaste couloir qui conduisait au salon. J’ai bien fait de louer cet appartement avec poutres apparentes. Il me suffit de monter sur ce tabouret, de passer la tête dans le nœud coulant, de pousser la chaise avec mes pieds et de…

FIN

10 Replies to “Les vitamines du cœur”

  1. C’est vraiment génial mec, je suis fan

  2. Que de progrès depuis la période de tes critiques ciné, c’est toujours un plaisir de te lire. Toute mes félicitations pour cette nouvelle !

  3. Je suis impressionné par tes écrits, mon frère a ton âge et il passe ses journées à jouer sur sa PS4 On ressent tes influences : Beigbeder, Salinger, Bukowski. C’est très bien mais tu devrais peut-être essayer de t’en écarter un petit peu. Cela étant dit, tu es encore jeune, tu es en train de chercher ton style. Bonne continuation.
    Peter

  4. J’aime tellement tes nouvelles, je suis totalement fan ! Tu m’épouses anytime you want lol

  5. Ta première nouvelle était très différente de ce à quoi tu nous avais habitué… Cette fois je te retrouve, ou du moins je retrouve ton personnage. J’ai une question : pourquoi toujours mettre en scène des suicides à la fin de tes nouvelles ?

    1. J’imagine que c’est plus romanesque , le suicide est plus profice à une fin dramatique et moins attendu qu’un happy ending

  6. Superbe. Rien à dire… à part peut-être : SALINGER SORS DE CE CORPS ! Hahaha

  7. Bien meilleure que ta première ! Peut-être légèrement moins de fulgurances littéraires mais un style beaucoup plus fluide. J’ai lu des auteurs publiés qui écrivaient vachement moins bien que toi

  8. Super cool ce p’tit récit

  9. Gérard-Jean-Jacques dit : Répondre

    J’aime bien je trouve que vers 7h du matin après une nuit bien entamé c’est une façon d’aller me coucher de manière sereine et avec une légère pointe de curiosité pour découvrir tes prochaine nouvelle

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