Spleen parisien

J’ai passé ma vie à toucher la mort avec mes mots sans prendre conscience du fait qu’à terme c’est elle qui allait me frapper sans prévenir.

Désabusé, las de fatigue et affaibli par le poids de mes excès, je me retrouvais là, assis sur un banc, seul face à mon désespoir. J’ai sorti de ma poche un carnet noirci par l’encre de ma plume, victime de ma productivité maladive rythmant mes nuits raccourcies par la cocaïne. Seulement, ce soir-là, j’étais incapable d’écrire le moindre mot. Les lettres nageaient dans un océan qui m’était inaccessible. Tel un haltérophile abîmé, je ne parvenais plus à soulever le poids des mots. Vouloir écrire sans y parvenir, c’est comme baiser sans plaisir; ou bien aimer sans tromper. C’est beau, la vie, quand on y pense. Ce vaste théâtre à ciel ouvert au sein duquel nous ne sommes que de vulgaires marionnettes. Et cette vie se met à nous narguer, elle court devant nous en nous défiant de la rattraper. Une provocation de plus qui rejoint l’incompréhension humaine face à l’irrationalité immodérée de l’existence. Je me sens comme un funambule aveugle qui, à chaque mouvement, déséquilibré, manque de tomber du fil de la vie; ou bien comme un parachutiste suicidaire qui s’élance du haut de la Tour Montparnasse en oubliant intentionnellement son parachute, comme une manière d’adresser un doigt d’honneur à sa propre existence, mais qui, in extremis, serait rattrapé par une main inconnue, venue de nulle part et aussitôt repartie.

Tandis que mes angoisses métaphysiques intrinsèques se réveillaient, le cul posé sur ce banc, je me suis aperçu qu’il se dégageait de ces rues désertes un charme cinématographique incontestable. La soirée devait se continuer dans un bar, accompagnée d’une boisson, rien que pour la beauté du geste, pour l’art. Je me suis rendu dans le premier endroit à la devanture moins cafardeuse qu’un miteux Bar PMU duquel s’évaderait une conventionnelle odeur mélangeant bière et tabac froid. En poussant la porte, j’ai aperçu une femme qui retirait son tablier et s’installait au bar. Je me suis approché d’elle.

-Qu’est-ce que vous buvez ?

-Je préfère que tu me tutoies.

-Pardon, je suis tétanisé par le devoir de bonne impression. Qu’est-ce que tu bois ?

– Vodka Martini.

– Il n’y a pas de meilleur symbole de paix qu’un vodka martini.

– Pardon ?

– Qu’est-ce qu’un vodka martini sinon un cocktail à l’arrière-goût diplomatique réconciliant Russie et États-Unis, le temps de quelques gorgées ?

– Vu sous cet angle…

– Tu accomplis ce que des décennies de négociations ne sont pas parvenues à obtenir. Nous devrions fêter ça ! Tu permets que je t’offre un verre ?

– Disons deux… Ou trois ! C’est un moment historique, après tout.

Alors nous avons bu, puis discuté. Peut-être l’inverse, l’ordre est encore flou dans ma mémoire. Je sentais une pudeur qui s’installait entre nous, une sorte de filtre de conventions qui nous empêchait mutuellement d’être nous-mêmes. Je lui ai alors laissé une porte de sortie, une échappatoire, et ai prétexté devoir me rendre aux toilettes. À mon retour, elle était partie. Entre-temps, j’avais oublié mon code de carte bancaire. Après trois tentatives peu concluantes, le bordel s’est bloqué : impossible de l’utiliser. J’allais devoir courir. Espérons que l’alcool ne ralentira pas la course. J’aurais l’air con en étant prématurément arrêté par le tabouret bancal laissé en plein milieu de la salle. Mais cette impossibilité bancaire ne serait pas un problème dans les jours qui suivent : je vis à l’horizontale. Le plus clair de mon temps, je le passe allongé dans le lit double qui occupe la quasi-totalité de l’espace de mon dix mètres carrés parisien, je sors très peu. Soudain, alors que mon esprit vagabondait dans l’élaboration d’un plan de fuite, le barman s’est adressé à moi. Il avait forcément compris. J’allais, à nouveau, rentrer chez moi avec la gueule abîmée et une amende.

– La demoiselle a réglé votre note, m’a-t-il dit en montrant du doigt une magnifique blonde qui se tenait à l’autre extrémité du bar.

Elle m’a souri et s’est dirigée vers moi. Elle m’a donné une serviette sur laquelle apparaissait son numéro de téléphone et m’a demandé de la rejoindre chez elle, un appartement situé au coin de la rue. La lumière tamisée du bar rendait sa sortie mélancolique, comme si je n’allais jamais la revoir.

ALICE

06 06 06 06 06

Par réflexe, j’ai vérifié si j’avais mon téléphone pour inscrire le numéro dans mes contacts. Poches intérieures de ma veste : pas là. Extérieures : pas là. Jeans : pas là. Impossible de remettre la main sur ce foutu appareil. J’ai regardé autour de moi, à l’affût d’autres possibilités. Sauvé ! Il trônait dans un coin du bar, en vestige d’une époque révolue, une sorte de payphone mal fixé au mur et soutenu par une table de bar sur laquelle étaient également disposés mégots et prospectus. Devant la machine, j’ai refait un inventaire du contenu de mes poches. Mon portefeuille n’y était plus.

Je me suis approché d’un homme qui me reluquait depuis plusieurs minutes. Avec un peu de chance, je serais en mesure de lui emprunter son téléphone sans contrepartie sexuelle. Il s’est adressé à moi en premier :

-Dandy, cynique et beau… Que demander de plus ?

-Un téléphone peut-être ?

-Bien sûr ! 06 44 67…

-À vrai dire je parlais de l’objet physique. J’ai besoin de passer un coup de fil. Je peux vous emprunter votre portable ?

Il m’a regardé avec méfiance, comme si j’allais lui subtiliser un rein. Après quelques secondes de réflexion, il a daigné me prêter son iPhone. Il me guettait toujours d’un oeil inquiet tandis que je notais avec l’attention d’un premier de la classe l’adresse et le digicode d’Alice, de l’autre côté de la serviette qu’elle m’avait confiée.

X X X X X 

Elle a ouvert la porte et m’a montré son appartement, où elle vivait en exil, loin de sa famille. Ses parents la croyaient dans une résidence étudiante près d’Assas, occupée à étudier le droit. Elle avait en réalité quitté la fac dès le deuxième jour et sa chambre d’étudiante dans la foulée. Le sol était jonché de livres cornés et jaunis par le temps, de bouteilles de vin vidées jusqu’à la moindre goutte et de mégots de cigarettes. Bientôt, nos vêtements les rejoindraient, éparpillés sur ce parquet grinçant, formant une œuvre d’art désordonnée. Ses placards menaçaient de s’écrouler face au poids des livres, des vêtements et du bordel dissimulé. C’est dans ce charmant désordre que nous avons fait l’amour. Elle a refusé toute pénétration, son copain restant le seul à avoir accès à cette intimité. J’ai acquiescé, sans broncher. J’étais incapable de déterminer si l’alcool me faisait tourner la tête ou si elle était dotée d’une remarquable souplesse, sûrement un mélange des deux. Après, elle m’a proposé de rester pour la nuit. J’ai accepté, ne voulant pas réveiller mon gardien pour qu’il me donne un double des clés qui, elles aussi, avaient disparu plus tôt dans la soirée. C’est alors qu’un profond sentiment de nostalgie s’est emparé de moi.

-On ne se reverra plus jamais, pas vrai ?

-Pourquoi me dis-tu ça ? Elle semble affectée par cette question, comme si, elle aussi, savait qu’elle avait tout d’une vérité inéluctable.

-Parce que la vie. On a bu quelques verres ensemble, on a fait l’amour, on le refera peut-être, admettons. On va se dire des choses qui, en raison du moment, vont nous paraître extraordinaires, dignes d’une putain de comédie romantique. Ensuite on va s’emballer. On s’imaginera en train de se présenter à nos parents respectifs, à pousser un caddie chez Ikéa pour meubler notre appartement, à conduire bien au-delà des limitations de vitesse pour t’emmener à la maternité et à attendre la boule au ventre que nos gosses rentrent de colonie de vacances. Pour l’instant, la nuit est à nous et nous embrassons un futur impossible. Mais, demain, quand l’euphorie sera retombée, ni toi ni moi ne nous souviendrons de ça. 

-Profitons, dans ce cas.

Nous ne parvenions pas à dormir et l’étroitesse de l’appartement nous étouffait. Alors, nous avons décidé de sortir. Nous marchions dans les rues médiévales, presque anachroniques, du quartier Latin. Il n’était pas si tard et les terrasses étaient encore bondées. Nous nous sommes arrêtés et avons observé les étudiants, normaliens égocentriques ou sciencepistes sophistes, hypokhâgneux ambitieux ou khûbes désespérés, boire ensemble, dans une insouciance propre à leur âge qui s’évaporera dès leur entrée dans la vie active.

Nous marchions dans les ruelles sombres de la capitale, éclairées par des lampadaires d’un autre temps qui se reflétaient sur les pavés encore humides de l’averse précédente, et je réalisais que tout nous opposait. Moi, le dandy désespéré et elle, l’optimiste frivole. Mais ma mélancolie semblait l’atteindre et nous nous métamorphosions alors en personnages de Sagan : tristes, paumés et, surtout, bourrés. Je me suis arrêté un instant pour allumer une cigarette. Soudain, sorti de nulle part, un garçon s’est adressé à moi.

– Monsieur ?

-Oui ?

-C’est mal de fumer, vous savez. Vous avez l’air gentil, je ne veux pas vous voir mourir si tôt.

-Hum… Merci ?

-Je vous en prie. Je fais de la prévention anti-mort parce que, vous savez, c’est important de vivre.

J’ai alors jeté mon mégot. Le gosse aussitôt reparti, évaporé dans la nuit parisienne à la manière d’un songe, je me suis muni de mon paquet et en ai rallumé une nouvelle. Contrairement à la décision de fumer, la cigarette, elle, est incapable de tuer. En l’allumant je ne deviens pas une victime mais mon propre assassin. Fumer est en réalité un acte de résistance contre l’happycratie hypocrite de la société actuelle, un moyen de s’autodétruire et de dompter son existence d’une manière moins radicale que le suicide. Sur cette pensée j’ai traversé la route pour rejoindre Alice qui, sans m’attendre, avait déjà changé de trottoir. Sa beauté était subjuguante. Mais l’admiration, au même titre que l’amour, ne dure jamais. À l’instant même où l’on conçoit son achèvement, elle appartient au passé et disparaît de l’instant présent. La mélancolie nous submerge et l’obscurité fait disparaître les couleurs. Les formes, elles, s’embrument pour ne laisser transparaître que des ombres aux allures agressives. J’étais loin d’imaginer que cette pensée serait ma dernière. Au même instant, sur un putain de passage clouté reliant deux bars, mon regard a croisé les feux d’un camion.

Mon existence s’est arrêtée abruptement, à cause d’une connerie amplement évitable. J’ai passé ma vie à toucher la mort avec mes mots sans prendre conscience du fait qu’à terme c’est elle qui allait me frapper sans prévenir. Certains se défenestrent, se mutilent dans leur baignoire ou préfèrent l’arme à feu. D’autres se font simplement renverser par mégarde. Au moins, ma mort aura été aussi sexy que celle de Roland Barthes.

FIN

18 Replies to “Spleen parisien”

  1. T’es comme Bukowski… le côté raffiné en plus ! Un vrai French writer somme toute !

  2. Une plume encore jeune mais tout à faut prometteuse

  3. On remarque tout de suite l’inspiration. Tu as lu Sagan, tu as adoré. Tu as lu Beigbeder, tu as pastiché. Tu as lu Rey, tu as parsemé le tout de son aura. C’est franchement bien, rien à dire. À quand une oeuvre 100% Mattéo ? T’es bon, on veut te voir au sommet de ton art, pas juste dans la lignée d’autres (bons) écrivains…
    Biz

  4. Cynique et beau… je confirme ! Tu peux prendre mon téléphone quand tu veux !

  5. Jenna m’avait parlé de ton blog. Quelle merveille !

  6. J’ai oui dire que tu avais arrêté la fiction. Je suis très heureux que ça ne soit pas le cas. À quoi nous est due cette longue période de disette littéraire ?

  7. C’est brillant Matt, vraiment.

  8. Une vraie tête à claques celui-là, tout lui réussi ! Comment faire pour te détester ?

  9. Tu seras publié, c’est une question de temps. Sois patient, travaille encore et tes efforts seront récompensés. Il y a toujours de la place dans le milieu pour des jeunes talentueux.

  10. franchement bg c’est top

  11. Cette nouvelle va faire un carton monumental. Il s’agit sans aucun doute de la meilleure que tu as écrite jusqu’à présent. Es-tu sûr de vouloir la publier ? Comment vas-tu faire pour le Prix du jeune écrivain ? En réécrire une nouvelle ?

  12. C’est brillant Matt, vraiment. Je n’ai pas les mots. Un super mélange d’élégance et de vulgarité, le tout dosé comme il faut.

  13. Quelle maîtrise de la langue! Le mélan,ge parfait du soutenu et du vulgaire, on croirait presque lire Céline!

  14. Belle plume l’ami ! 😉

  15. À chaque texte tu réussis à produire quelque chose d’encore meilleur, chapeau l’artiste !

  16. magnfique nouvelle mattéo !

  17. Mini Beigbeder a dépassé le maître 😉

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