La gauche et son rapport au suffrage universel

La question du suffrage universel est inhérente à l’histoire de la gauche. Dès les prémices de la Révolution française, et ce bien que les appellations soient encore abstraites et peu révélatrices d’un schéma idéologique actuel, le clivage entre gauche et droite se constitue notamment autour de cette question. En cette période charnière qui rompt avec l’Ancien Régime, de nombreuses forces politiques semblent être en faveur d’une reconnaissance du droit de vote à l’ensemble des citoyennes et citoyens. Peu à peu, le suffrage, qui applique une certaine position spatiale par rapport au président de séance, s’inscrit alors comme un élément important de la dissociation entre gauche et droite. Et lors de l’apparition des débats relatifs aux libertés ou encore à l’égalité politique, cette bipartition spatiale met en exergue des différences idéologiques quant à la question du droit de suffrage. Le rapport de la gauche —composée en majeure partie de membres du tiers-état— au suffrage suggère un engagement en faveur d’un droit de suffrage élargi. Au contraire, la droite s’inscrit dans une posture davantage conservatrice et est favorable au rétablissement du système de l’Ancien Régime. Ainsi considérera-t-on la gauche comme endossant le rôle de « progressiste », de formation du mouvement de l’histoire, tournée vers le progrès.

Au XIXè siècle, la succession de régimes semble consolider ces deux positions schématiques : l’une progressiste, héritée des principes révolutionnaires; et l’autre conservatrice, prônant l’ordre et la tradition. Néanmoins, la bipartition et l’approche manichéenne qui en émane dissimulent une réalité plus complexe au sein de laquelle il existe une multitude d’idéologies à l’intérieur même ces camps politiques. Dès lors, il apparaît difficile de concevoir une position à la fois unique et homogène de la gauche face à la question du suffrage. Nous constatons même de nombreuses divisions relatives à son application. Le vote doit-il être direct ou à plusieurs degrés, secret ou public, en assemblée ou individuel ? Quel mode de scrutin adopter ? Comment découper les circonscriptions ? Autant de questions qui suscitent de nombreux débats et divisent déjà la gauche.

Ainsi peut-on se demander dans quelle mesure les hommes identifiés comme de « gauche » ont contribué à la mise en place du suffrage universel.

Si le suffrage universel est un héritage de l’idéal révolutionnaire qui semble être admis par de nombreuses personnes, nous verrons que les différentes tentatives de sa mise en application n’ont pas été acquises sans des combats politiques, avant de se rendre compte que ce suffrage reste menacé par l’instabilité.

I. L’héritage d’un idéal révolutionnaire

A/ Le projet révolutionnaire d’un suffrage individuel et démocratique

Sous la Révolution française, c’est à gauche, parmi les défenseurs de l’individu et les réfractaires de l’Ancien Régime, qu’émerge l’idée d’un suffrage « individuel et démocratique ». Éclairée par l’esprit des lumières, la gauche révolutionnaire y voit la possibilité d’élire des représentants qui parleraient au nom de la nation entière. L’idée est donc de mettre fin à la toute-puissance du monarque souverain dans le but de laisser la capacité décisionnelle aux représentants de la nation qui s’exprimeraient alors au nom de la volonté générale. La devise « Un homme, une voix » explicite cette conviction.

Dans le but de garantir « l’expression subjective individuelle »  et « l’égalité politique », qui sont les garants d’un suffrage individuel, les révolutionnaires mettent en place de nombreux dispositifs et notamment le découpage du territoire national en circonscriptions électorales. L’objectif de la circonscription est de garantir la liberté et l’indépendance des suffrages. 

De la même manière, la question de la confidentialité du vote demeure importante. Des dispositions légales sont adoptées dès 1789 avant d’être complétées par des décrets un an plus tard afin de garantir le secret du bulletin.

Malgré mises en application qui laissent souvent à désirer, les acteurs de la Révolution tentent véritablement de mettre en place un droit de vote démocratique et individuel permettant à chaque individu d’exprimer librement son opinion.

B/ Concilier votants et pouvoir décisionnel

Mais ces acquis sont menacés par les changements politiques. Ainsi, les sans-culottes de l’an II décident d’abandonner les principes de votes écrits et confidentiels pour un vote public et à voix haute, perçu comme l’unique moyen de contrer les complots des conservateurs. La mise en place d’un vote public en censée éviter les votes contraires l’intérêt collectif mais aussi résoudre les problèmes liés aux personnes analphabètes (qui devaient jusqu’alors demander à quelqu’un d’écrire sur le bulletin mais ne pouvaient par définition contrôler la conformité dudit bulletin avec leur directive de vote). Après la Terreur, les thermidoriens réhabilitent le vote secret et l’inscrivent par la même occasion dans la Constitution de l’an III en tant que condition nécessaire à l’exercice effectif de la citoyenneté. Cependant, des conditions sont posées : un cens culturel subordonnant l’exercice du droit de vote à la maîtrise de la lecture et de l’écriture, l’apprentissage d’une « profession mécanique », le retour d’un cens fiscal au second degré (initialement abrogé en 1792). Par ailleurs, les révolutionnaires, dans un désir de préservation de la liberté de choix et de l’égalité entre chaque individu, s’opposent à toute action susceptible de s’interposer entre la volonté individuelle et la volonté générale. De facto, les candidatures et campagnes électorales sont moralement proscrites. De la même manière, les compétitions électorales sont critiquées au nom de l’égalité, de la liberté du vote et de la conception de la souveraineté nationale. Par ce biais, il n’y a ni ambition électorale, division du corps électoral en groupes rivaux.

Cette conciliation entre le nombre de votants et le pouvoir décisionnel est un élément important pour l’avenir du droit de suffrage : il apparaît nécessaire de le démocratiser pour substituer la souveraineté nationale à la souveraineté royale mais il faut néanmoins le limiter pour préserver et garantir l’unité du corps national. La raison doit régner.

Et la raison est au centre des restrictions apportées par la démocratisation du droit de vote. Il est question d’établir des mesures provisoires, presque une forme de période transitoire, afin que la diffusion de l’éducation puisse permettre à chaque individu de développer une conscience politique et ainsi pouvoir voter avec raison (à cette époque, l’on dit du « peuple » qu’il est gouverné par l’hybris et la passion). Ainsi est instauré un vote à deux degrés qui impose des critères d’âge et de revenu pour l’éligibilité et doit permettre l’élection de représentants « autonomnes » et « raisonnables ». Ce dispositif de restrictions permet de dissocier le processus électoral en deux instants. Le premier est celui de la délibération véritable (soit le vote fonction, au second degré) et le second celui de l’autorisation (soit le vote-droit, dans les assemblées primaires). De la même manière, une distinction est établie entre les citoyens actifs et passifs. Le recours à des systèmes censitaires à chaque degré permet d’écarter les populations considérées « à risque » (mendiants, étrangers, vagabonds, domestiques, femmes, mineurs). Bien que le suffrage se démocratise, il est encore excessivement restreint.

Et la succession de réforme illustre la difficulté que pose la question du suffrage universel dans une société considérée comme trop immature et guidée par la passion.

Finalement, suite à l’insurrection du 10 août 1792, un suffrage quasi universel est proclamé (il suffit alors pour un homme de vivre du revenu de son travail ou de sa rente). Plus tard, lors de la Constitution républicaine de 1793, le principe de suffrage universel est véritablement proclamé mais n’est finalement pas appliquée. Notons cependant que les femmes sont toujours laissées en dehors du suffrage.

Cependant, dès l’an III, les républicains réintroduisent la distinction entre citoyens actifs et passifs ainsi qu’entre le corps électoral large au premier degré (qui représente alors 6 millions d’individus) et un nombre restreint d’électeurs éclairés qui détiennent le pouvoir de décision finale (finalement 30 000 personnes).

C/ Consulat et Empire

L’héritage révolutionnaire a marqué les esprits. Si les partisans des sans-culottes voient dans le suffrage universel l’application de l’égalité proclamée en 1789, les plus conservateurs reconnaissant quant à eux la nécessité d’encadrer l’exercice populaire du droit de vote (et ne sont donc pas nécessairement favorables à sa suppression). Néanmoins, la participation électorale est faible et l’on note de nombreux débordements. Peu à peu, le vote est davantage perçu comme un moyen d’intégration symbolique des masses que comme  un principe de participation de chacun à l’appareil législatif par l’intermédiaire de l’élection directe. C’est dans ce contexte qu’émerge l’idée d’un suffrage universel sans véritable processus démocratique sous le Consulat puis l’Empire. La Constitution de l’an VIII établit effectivement un droit de suffrage inédit — la Constitution de 1793 n’ayant pas été appliquée. D’une part y est inscrit le terme de « suffrage universel », d’autre pas aucun cens n’est exigé au second degré. Mais cette universalité du suffrage n’est en réalité que partielle. Le système des listes de confiance, imaginé par Sieyès et permettant des élections à trois degrés, laisse finalement une large marge de manoeuvre au Sénat et au Premier consul dans la désignation des députés et des haut fonctionnaires, laquelle réduit fortement les élections. Un chiffre est révélateur à ce propos : sur environ six millions d’individus, seuls six mille peuvent finalement être élus. La volonté est de vouloir éloigner les révolutionnaires et les partisans de l’Ancien Régime du gouvernement national et des décisions politiques importantes puisqu’ils ont apporté de l’instabilité et ne sont pas parvenus à créer une union nationale.

Par ailleurs, pour les brumairiens, la stabilité politique du régime passe par une césure entre la légitimation populaire et l’exercice du pouvoir. C’est en ce cens que Cabanis dit : « Tout se fait donc au nom du peuple et pour le peuple ; rien ne se fait directement par lui : il est la source sacrée de tous les pouvoirs, mais il n’en exerce aucun ».

Néanmoins, peu convaincu par son système, Napoléon Bonaparte le modifie dès l’an X en réintroduisant une élection par degrés (tout en respectant le principe de suffrage universel au premier) ainsi que des collèges électoraux élus ou nommés à vie.

Sous l’ère napoléonienne, l’élargissement du droit de suffrage est donc paradoxal. Si l pouvoir de désignation est accordé à tous, le pouvoir réel est, quant à lui, confisqué au peuple.

II. Tentatives d’application

A/ 1815 – 1840 : un vote censitaire mais direct

Sous la Restauration, les positions considérées de gauche revendiquent les principes hérités de la Révolution tout en se méfiant des débordements populaires depuis les événements de 1793.l’on observe une confrontation politique entre libéraux et ultras. Les premiers se montrent en faveur d’un suffrage direct (et non à deux degrés). Les débats portent davantage sur le nombre de degrés du vote que sur un suffrage universel face à un système censitaire inégalitaire. Les libéraux considèrent le suffrage universel comme responsable de nombreuses violences sous la Révolution puis de « parodies électorales » sous l’Empire. Ils dénoncent en revanche l’hypocrisie d’un suffrage à deux degrés qui n’a, en réalité, rien de démocratique. Ils proposent alors de restreindre le droit de suffrage mais de le rendre direct afin de revaloriser la valeur et la réalité du vote. La gauche « radicale », fervente promotrice du suffrage universel sous la Révolution, est pratiquement inexistante. Ainsi, l’adoption d’un système censitaire très sélectif assorti d’un vote direct est perçu comme une victoire de la « gauche » en ce sens où les libéraux se présentaient comme les héritiers de 1789 face aux partisans du retour à l’Ancien Régime. Au contraire, la « droite » et les ultras désirent maintenir un suffrage à deux degrés tout en élargissant le droit de vote au premier degré — ils pensent alors que les paysans ratifieraient l’autorité des grands propriétaires. Paradoxalement, l’on pourrait presque percevoir une inversion de position entre la gauche et la droite quant à la question suffrage universel. Les mêmes qui se revendiquent de l’héritage révolutionnaire sont ceux qui prônent une restriction du droit de suffrage. Ils estiment cependant que « mieux vaut moins, mais mieux » et expliquent par cet adage pourquoi le vote direct est davantage garant d’un réel pouvoir.

L’abstention reste malgré tout très importante. En 1817 et 1818, plus d’un tiers des électeurs ne se rendent pas aux urnes. En 1820, les ultras parviennent à instaurer un système de double vote, lequel confère plus de pouvoir au grands propriétaires. Les libéraux ne reviennent au pouvoir qu’en juillet 1830 mais, à cette époque, le clivage gauche / droite et le rapport à la question du suffrage universel est bien plus complexe qu’auparavant. Par exemple, les doctrinaires, petit groupe de royalistes français qui espéraient réconcilier la monarchie avec la Révolution, insistent par exemple sur la nécessité de consacrer le principe de la souveraineté populaire tout en maintenant un système censitaire. Par la suite, ce groupe adopte une politique modérée et se place davantage au centre de l’échiquier politique et voit finalement l’émergence d’une opposition de gauche plus radicale radicale.

B/ L’émergence d’une alliance pour la démocratisation du droit de vote (1840-1848)

Les libéraux prennent alors la succession des luttes tournée vers le changement. Certains d’entre estiment qu’il est nécessaire d’outrepasser la position des doctrinaires et proposent d’élargir le droit de votee aux gardes nationaux. D’autres groupes, davantage à gauche à l’instar de la Société des amis du peuple et la Société des droits de l’homme, prônent le rétablissement du suffrage universel sous peine de voir un soulèvement populaire contre le roi Louis-Philippe. L’exclusion des prolétaires du suffrage est de plus en plus contestée et l’on observe de nombreuses revendications avant dans le sens d’un retour aux acquis révolutionnaires. Pendant ce temps, dans les clubs et les cercles républicains, l’idée d’un élargissement du droit de suffrage se diffuse auprès des masses. L’on constate aussi, en héritage d’une pensée révolutionnaire contre les privilèges sociaux, la revendication de mettre fin au monopole politique détenu par une certaine élite.

Durant les année 1840, une alliance s’organise entre les libéraux du progrès et la gauche dynastique dans le but de baisser le cens. Quant à eux, les républicains et les socialistes appellent au suffrage universel. Ils dénoncent notamment une corruption intrinsèque au système censitaire. Les grands propriétaires redoutent qu’un tel élargissement du droit de vote limite leur autorité morale. Ils considèrent cependant le suffrage universel comme une évolution contre laquelle personne ne peut lutter et consentent à son application dans le cadre d’un scrutin à deux degrés. Cependant, cette alliance fait face à quelques difficultés. Les forces politiques adoptent certes des convictions mais cherchent aussi à être stratégiques : les libéraux cherchent à stabiliser le régime et les grands propriétaires cherchent à conserver leur influence. Aussi, comme nous l’évoquions précédemment, il est toujours compliqué de concilier le « nombre » et la « raison ». Par ailleurs, cette « alliance » en faveur du suffrage universel n’est pas nécessairement bien perçue. Ainsi, les banquets organisés par les républicains pour réclamer la baisse du cens sont interdits.Cet événement entraîne finalement des manifestations populaires à l’origine de la chute du régime.

C/ 1848 – 1851 : la consécration d’un idéal

Arrivés au pouvoir, les républicains proclament la IIè République le 24 février 1848 et instaurent le suffrage universel dès le 5 mars. Cette proclamation de suscite que peu de débats. La gauche semble avoir convaincu les conservateurs, le clergé et les grands propriétaires. Tous y perçoivent le moyen de solidifier l’unité sociale. Mais l’avènement du suffrage universel, bien plus que la consécration de la souveraineté populaire, semble davantage être le sacrement de l’égalité politique et un moyen d’intégration sociale. À cette période, l’on craint la possibilité d’un pluralisme, associé aux divisions. Ainsi, tous semblent bien accueillir cette réconciliation nationale. L’esprit de 1848 est le symbole d’une nouvelle ère politique, pacifiée, rompant avec la Révolution tout en revendiquant son héritage. Le 23 avril, des élections viennent symboliquement marquer le début de cette unité nationale. Fixées le jour de Pâques, elle réunissent près de sept million d’électeurs, soit 83,5% des inscrits.

Malheureusement, le consensus ne dure pas. Si les premières élections se déroulent pacifiquement et apportent une majorité à l’Assemblée, les scrutins suivants interpellent davantage. Dès l’été, les conservateurs sont majoritairement élus aux élections municipales et départementales. Le 10 décembre suivant, l’élection de Louis Napoléon Bonaparte marque un tournant. Dès mai 1849, les républicains modérés sont évincés de la nouvelle Assemblée législative au profit d’une coalition de droite rassemblant près de deux tiers des fauteuils tandis que les démocrates et socialistes n’en obtiennent qu’un quart. Très tôt, les républicains dénoncent l’emprise des conservateurs sur les électeurs peu instruits et dépendants économiquement. Les journées de juin 1849, organisées par les socialistes, sont réprimées dans la violence. Le gouvernement se méfie du peuple et met en place une réforme électorale dans le but de « purger » les listes de la « vile multitude ». La loi du 31 mai 1850 vient ainsi imposer une condition de résidence de trois ans afin d’obtenir le droit de vote et vient également accroître le nombre des incapacités. Le corps électoral est restreint de 30% et la classe ouvrière est la plus touchée par ce phénomène.  Un vaste mouvement pétitionnaire est mené à l’encontre de cette réforme par les démocrates socialistes et une majorité de républicains. Napoléon demande finalement le retrait de la loi. Dès le lendemain de son coup d’État du 2 décembre 1851, il rétablit le suffrage universel.

III. La question du suffrage face à l’instabilité politique

A/ Une gauche défavorable au « suffrage universel dirigé » du Second Empire

Bien qu’il contrôle l’essentiel des pouvoirs, l’empereur sollicite tout de même l’opinion populaire par l’intermédiaire des plébiscites et des élections non pluralistes. Quant à eux, les républicains sont affaiblis par l’avènement de l’Empire. Le contrôle de la presse ne permet pas la diffusion de leurs idées et ils ont l’obligation de prêter serment à l’empereur s’ils veulent se présenter aux scrutins. Il faut alors attendre la libéralisation du régime pour observer une reconstitution de la gauche. En 1863, l’opposition libérale et républicaine parvient à faire élire trente-quatre députés (contre seulement cinq en 1857). Elle est aussi en mesure de publier dans la presse ainsi que d’organiser des réunions politiques. C’est durant ces mêmes années 1860 que l’opposition dénonce les conditions dans lesquelles se déroulent les scrutins. Gambetta estime que la « gauche véritable » est celle pour qui la consécration du suffrage universel implique des institutions démocratiques (et donc pas l’Empire). Cette gauche républicaine et radicale dénonce un système de « suffrage universel dirigé ». Elle n’accepte pas le fait que les fonctionnaires interviennent en faveur des candidats favorables à l’Empire, menacent de représailles ou d’arrêter les partisans de l’opposition, exercent des pressions sur les électeurs lors des scrutins, voire qu’ils aient parfois recours à la fraude électorale. À la fin des années 1860, les républicains disposent de moyens d’agir politiquement plus importants qu’au début de la décennie : presse (1868), réunions politiques (1868), comités électoraux, brochures. Grâce à cette grande force de diffusion, les idées démocratiques trouvent peu à peu écho.

Des réticences persistent cependant à l’encontre du suffrage universel, à gauche y compris. Certains affirment qu’il donne lieu à des résultats imprévisibles et peu propices à l’ancrage de la démocratie. Ils estiment qu’une population politiquement éduquée est nécessaire à sa mise en œuvre. L’on évoque également l’adoption d’une représentation proportionnelle. Malgré tout, depuis le manifeste des Soixante de 1864, l’idée d’une action politique autonome de la classe ouvrière émerge. Elle pousse même certains hommes politiques, à l’instar de Proudhon, à remettre en cause la pertinence du suffrage universel. Ceux-ci considèrent que présumer que le peuple souverain prendra toujours les bonnes décisions politiques est une erreur fondamentale.

B/ Instauration de la République et mise en place d’un électorat autonome

Au début des années 1870, de vifs débats surgissent à propos de la question du suffrage universel. Certains envisagent une place importante dédiée à une aristocratie légitime dans le gouvernement national tandis que le peuple continuerait de participer au gouvernement communal. Les libéraux de droite et les légitimistes désirent mettre fin au potentiel péril social que représenterait le suffrage universel. Les légitimistes désirent « réagir contre la loi du nombre ». Mais craignant un soulèvement populaire en cas de réintroduction d’un système censitaire, la commission des Trente en charge de la réforme électorale propose le retour à un vote à deux degrés. Le recours à un vote plural — attribution de plusieurs voix à une même personne — est, lui aussi, envisagé afin d’accorder plus d’importance à certaines professions ou classes. Les républicains s’indignent contre des revendications qu’ils considèrent inspirée de l’Ancien Régime aristocratique. Selon eux, le principe même de suffrage universel possède une dimension pacificatrice en ce sens où il accorde au peuple la possibilité de s’exprimer par un bulletin de vote et le détourne de fait des armes et des insurrections. Après avoir été intransigeants face à la droite lors du débat de l’été 1874 sur un projet de loi électorale (représentation des intérêts, vote plural…), ils amènent également la commission des Trente à renoncer à ses projets de réforme électorale au plan national. Lors du nouveau projet de loi électorale de 1875 garantissant un droit de vote sans restrictions, il n’y a que peu de débats. La droite semble s’être résignée. Pour elle,  le suffrage universel est un progrès inéluctable.

Mais cette victoire n’empêche pas la gauche de prendre conscience des limites du suffrage universel. Ainsi, elle entend l’encadrer par des mesures destinées à assurer un exercice raisonné dudit droit. L’éducation populaire devient alors une priorité majeure. Les lois Ferry de 1881 et 1882 rendent la scolarité obligatoire est gratuite. La volonté gouvernementale est de pouvoir former des citoyens responsables, conscients de leurs devoirs, autonomes vis-à-vis des pressions sociales et respectueux des institutions républicaines. L’éducation morale et civique est considérée comme une condition nécessaire à l’exercice du droit de suffrage par le peuple mais aussi comme un garant de la préservation de la démocratie.

Quant à eux, les candidats républicains se professionnalisent et dénoncent les pratiques clientélistes des grands propriétaires. La lutte contre la fraude électorale est également un élément important de leur mission. Dans ce sens, bien que plus tardif, l’isoloir et l’enveloppe électorale sont imposés le 29 juillet 1913 afin de garantir le secret du vote.

C/ Le temps des divisions

Au tournant du siècle, l’héritage des combats politiques menés par la gauche sont essentiels. Le principe de suffrage universel est définitivement adopté et la pensée démocratique semble ancrée dans les esprits. Si la gauche républicaine détient une victoire politique, elle n’a pas encore persuadé tous les réticents, de gauche comme de droite. L’attitude des socialistes semble parfois ambigüe. Dans les années 1870, certains d’entre eux à l’instar de Jules Guesde dénoncent un « mensonge électoral » et n’oublient pas la répression de l’initiative ouvrière communarde en 1871. Certains finissent tout de même par reconnaître qu’il s’agit sans doute d’un moyen d’émancipation sociale. Durant les années 1890, ils surpassent même les républicains modérés en revendiquant une application radicale du suffrage universel en défendant notamment la démocratie directe et le référendum. Ils militent également en faveur d’un assouplissement des conditions d’inscription sur les listes électorales.

Le sacre de l’électeur autonome constitue une élément nécessaire à l’accomplissement des idées socialistes. Cependant, et malgré les progrès obtenus par les votes, une aile minoritaire de la gauche continue dans la voie révolutionnaire, les défiances blanquistes à l’égard des masses aveugles voire, pour certains, les critiques proudhoniennes à l’égard du caractère individualiste du droit de suffrage.

Durant de nombreuses décennies, une partie des socialistes, bientôt rejointe par les communistes, préférée la révolution au suffrage universel. De leur côté, les anarchistes dénoncent le suffrage universel organisé dans le cadre électoral étatique. Outre ces mouvances, la gauche républicaine éprouve elle-même des difficultés à accorder une confiance aveugle au peuple. La volonté de mener le suffrage universel à son terme est alors source de divisions. Les domestiques ont, par exemple, longtemps été exclus du droit de vote en raison de leur dépendance vis-à-vis de celui qui l’emploie. C’est d’ailleurs encore le cas sous la IIIè République. De la même manière, les militaires de carrière sont privés du droit de vote à partir de 1872 (et ce jusqu’en 1944). Quant à lui, le vote des femmes paraît inenvisageable. À cette époque, elles sont considérées comme émotives, influençables et soumises à l’emprise cléricale. Leur implication dans la vie politique est impensable tant le modèle de l’individu politique est assimilé à la figure de l’homme. Alors qu’elle est l’une des premières à accorder le droit de vote à tous les hommes, la gauche française est paradoxalement l’une des dernières à l’accorder aux femmes.

Finalement, le rapport de la gauche au suffrage universel est très complexe à appréhender. Si, d’une manière générale, c’est à elle que nous le devons, nous avons observé que la question de l’élargissement du droit de vote n’a jamais suscité de consensus absolu. De nombreuses visions ont émergé selon les époques mais aussi selon les expériences politiques de son application. Cependant, tous semblent être d’accords sur la nécessité d’éduquer politiquement les classes populaires. Il s’agit de la condition nécessaire à l’extension du suffrage universel.

7 Replies to “La gauche et son rapport au suffrage universel”

  1. le gaucho de. service es† de sortir il va retablir le goulac en france

  2. Très intéressan. Tu as quelques références à conseiller ?

    1. *Intéressant, avec un t bien évidemment

  3. Belle plume. Pas toujours évident quand on écrit de l’histoire. Un devoir d’école ?

  4. Tout à fait intéressant de se rendre compte que la gauche est depuis le début de son histoire aux prises avec différentes idéologies… Hier comme aujourd’hui la réunification semble impossible

  5. J’aime pas les gauchos, ceux d’hier comme aujourhdui.

  6. Que l’on instaure enfin un permis de vote et que laisse les personnes intelligeentes s’occuper de ce genre de choses. La plèbe de ne voter avec raison.

Laisser un commentaire